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La poussée des mondes
Du chaos aux émergences créatrices. Géopolitique co-évolutionnaire
Le monde est entré en chacun de nous, par tous les pores, par les écrans, par les voyages, par les cuisines. Nous nous le sommes, pour ainsi dire, incorporé. Cette situation a ses vertus, mais aussi un revers : nous ne pouvons plus nous en extraire. Le monde campe chez nous, dort avec nous, mange à notre table, et ne cesse de nous parler de ses problèmes insolubles.
De ce fait, les crises du monde, ses polycrises, ses éruptions, ses crimes, ses catastrophes, ses vertiges ne nous lâchent plus. Le spectre des guerres vient nous hanter, les violences semblent vouloir frapper à notre porte. Nous sommes pris au collet de la corde collective, et plus que jamais, notre sort individuel est noué au nœud commun, lequel ne cesse de se resserrer.
C’est une situation historiquement inédite. Je m’en suis rendu compte en vivant dans les années 80 sur des plateaux perdus du Niger avec des Touaregs. Il me suffisait d’ouvrir le petit poste de radio sur la station Radio France internationale pour entendre déferler la rumeur du monde. En gardant éteint le petit poste quelques jours, je retrouvais le goût des espaces ouverts et presque infinis que nous parcourions dans nos virées en dromadaires : des espaces immémoriaux, lents, avec, la nuit, le ciel embrasé de constellations silencieuses. Pourtant je ne résistais pas à rallumer la radio, car je le sentais, cette rumeur du monde m’était constitutive.
Depuis, il faut le reconnaître, les choses se sont accélérées. Et cette pression collective, avec la mondialisation, internet, les réseaux sociaux, met désormais à mal non seulement les digues qui préservaient notre ego et notre raison de l’incertitude, mais aussi nos façons d’appréhender le monde et nos institutions.
Cette montée en tension est précisément ce qui m’intéresse, car elle est pour moi, avec ses fièvres et ses angoisses, un symptôme de la poussée évolutionnaire qui traverse notre temps.
Cette tension acculle ceux qui ne supportent pas l’incertitude et la complexité à chercher des explications simples et binaires, et à trouver des boucs émissaires.
Pourtant elle recèle, pour ceux qui apprennent à vivre dans l’incertitude créatrice, une puissance d’intelligibilité extraordinaire, laquelle, en s’appuyant sur les sciences, l’anthropologie et l’histoire, nous rend réceptifs et sensibles aux émergences créatrices que masque le vacarme de nos actualités.