05
Yogi Beshbesh
Quand un personnage des hypermondes co-crée son roman
Yogi Beshbesh s’est imposé à mon esprit, avec la densité et la présence d’une personne aussi réelle que vous et moi, alors que je vivais à Casablanca au Maroc. Au début ses apparitions me surprenaient, et ses histoires fracassantes, qu’il me susurrait à l’esprit, me faisaient éclater de rire, dans le tramway, au café ou dans le jardin de Sidi Moumen.
J’ai commencé à écrire, à noter, en mettant en avant les extravagances d’un personnage picaresque qui semblait s’être installé dans ma vie et mon imagination. Je l’associais tantôt au mollah Nasruddin, tantôt à une sorte de punk-yogi contemporain, tout en réalisant progressivement que son évocation me faisait subrepticement entrer dans une tout autre histoire.
En fait, Yogi Beshbesh s’imposait de plus en plus, au point que je me demandais si c’était moi qui l’invoquais ou lui qui s’invitait. Outre cette étrangeté, les pensées, les susurrements qui m’avaient d’abord fait rire me laissaient de plus en plus perplexe, jusqu’à remettre en cause mes idées, mes croyances, et même ma relation avec moi-même.
Et ce sacré Yogi n’y est pas allé de main morte : avec l’épée de Durga et la massue de Ganesh, il s’est mis à abattre mes idoles. D’abord celles que je tenais pour mes maîtres spirituels, Sri Aurobindo et Mère, puis toutes les autres, sans égard pour mon équilibre, usant d’un acide sans appel : la lumière crue de l’intelligibilité, une sorte de bon sens à la Sancho Pansa et une lucidité cristalline dont la puissance démystificatrice ne laissait rien debout.
Pour autant, et j’en fus heureux, cette tornade ne me laissait pas sans ressources, bien au contraire. Une nouvelle épistémologie se faisait jour et j’assistais à son aurore avec jubilation : je bifurquais vers les sciences avec un appétit neuf et je me mis à éprouver une sorte de tumulte créatif d’où jaillissaient des formules, des paragraphes, des idées, et même des perplexités dont semblaient sourdre des intuitions roboratives et stupéfiantes, mêlées de rires inattendus et de joies rafraîchissantes.
Si les choses en étaient restées là, j’aurais sans doute fait de Yogi Beshbesh une sorte de mentor psychique de ma propre individuation, dans la perspective de Carl Gustav Jung, ou un daimôn socratique providentiel. Mais cette relation étrange ne s’est pas limitée à ce travail de destruction et de refondation personnelle. Elle m’a ouvert la porte d’une singulière histoire, baroque et fantastique, au souffle épique, dont j’ai commencé à imaginer et à écrire certaines parties par bribes désordonnées, tantôt dans l’étonnement, tantôt dans la stupeur : rien n’était anodin dans cette histoire, dont les enchaînements et les enseignements me percutaient et continuaient de me restructurer en profondeur. Il m’a fallu, au bout d’une centaine de pages, me rendre à l’évidence : Yogi Beshbesh m’invitait à co-écrire, en complicité, une sorte d’épopée visionnaire de nos humanités !
Je peux comprendre que cela paraisse outrecuidant ou illuminé. Pourtant, il n’y a rien là de ce qui hante les couloirs des pseudo-sciences ou de la médiumnité, et je ne revendique rien d’autre que l’écriture. Mais le processus qui m’y a conduit relève d’une inspiration qui me laisse dans l’expectative et que je ne peux que relater, car elle fait partie, comme on le verra, de l’histoire vécue de cette création.
Le plus frappant, il me semble, c’est la dimension transformatrice de ce processus de création. Pour moi d’abord, et, comme ne cesse de me le souffler celui que j’appelle mon Mentor, pour les autres, pour les futurs lecteurs. L’épopée en question porte une fécondité conceptuelle et philosophique qui m’étonne encore : on y est bousculé tant dans notre rapport au quotidien que dans nos profondeurs anthropologiques.
Mais surtout il y a un souffle et un élan qui donnent une autre dimension à l’aventure de Sapiens, au langage, au rôle des drogues, du sexe et des religions, aux bouleversements dont les secousses se font sentir au dehors, dans le monde, comme au dedans de chacun. Cette épopée ouvre de nouvelles pistes sur nos relations avec l’IA, les post-humanités, le vivant, notre nature d’espèce interplanétaire habitée en ses tréfonds par ses pulsions régressives et son élan vers l’infini.
Cet espace est dédié à ce processus de création : à ce qu’il ouvre, à la façon dont il continue de s’écrire (le premier des trois tomes est encore en chantier) et à ce qui semble s’y co-produire, en résonance avec les turbulences de notre temps.